III. Le rire est-il intemporel et universel ?

     Mais le rire, comment a-t-il évolué ? La dérision a-t-elle toujours été une valeur prônée comme elle l'est aujourd'hui ? Et surtout, une même blague, drôle pour certains, fait-elle rire tout le monde ?

     Les tous premiers hommes de la Préhistoire ont commencé par exprimer le rire par des sons gutturaux, un moyen parmi tant d'autres de se faire comprendre. Nous replacerons le rire dans l'Histoire, en analysant son évolution de l'Antiquité à nos jours, puis nous essaierons de voir plus en détails quelle place occupe véritablement le rire dans notre société.

a) Le rire dans l'Antiquité

    Commençons avec la Grèce Antique. Dans la mythologie grecque, le rire apparaît avec Momos, divinité mineure de l'Olympe, fils de Nyx (la Nuit). En effet, son nom signifie « moquerie », « ridicule », il représente la raillerie et le sarcasme dont il est le dieu. Toutes les plaisanteries incessantes qu'il inflige aux autre dieux lui coûtent sa place à l'Olympe : Zeus lui-même l'en expulse. Il n'a jamais été apprécié ni des dieux ni des humains.

 

 Momos, dieu du sarcasme et de la moquerie, peinture d'Hippolyte Berteaux, plafond de la salle du théâtre Graslin - Nantes

Momos, dieu du sarcasme et de la moquerie, peinture d'Hippolyte Berteaux,

plafond de la salle du théâtre Graslin - Nantes

 

 

    Pour continuer dans la mythologie, une autre déesse est connue pour être la déesse de la clarté et du rire : Hilara, « qui aime le rire ». Elle a une homonyme qui porte le même nom, que l'on représente toujours accompagnée de sa sœur Phoebe pour ne pas la confondre avec la déesse du rire. Nous ne savons pas beaucoup de choses à propos de cette déesse, mis à part qu'elle serait la seule fille d'Apollon.


    Et n'oublions pas Aphrodite (appelée également Vénus), déesse de la beauté, de l'amour, mais aussi du rire.

 

Image issue du tableau La naissance de Vénus, Boticelli, 1485Image issue du tableau La naissance de Vénus, Boticelli, 1485

 

     Au Vème siècle avant J.-C., Platon affirme nous rions du ridicule d'autrui et que le rire est contraire à l'Homme libre. Aristote au IVème siècle, oppose le rire « bouffon » à l'ironie plus subtile dont il fait l'éloge dans sa Rhétorique : « […] Nous avons dit, [...], combien il y a d’espèces de plaisanteries, dont une partie s’accorde avec le caractère de l’homme libre, l’autre non: vous devez donc veiller à n’en prendre que ce qui est en harmonie avec votre personne. L’ironie est plus digne de l’homme libre que la bouffonnerie; par le rire, l’ironiste cherche son propre plaisir, le bouffon celui d’autrui. »

 

     Une des premières personnes a s'être intéressées au rire est Hippocrate, « père de la médecine ». On raconte qu'il aurait été appelé dans un village pour consulter un homme, Démocrite, que les habitants croyaient fou ou malade parce qu'il passait son temps à rire. Après avoir fait son diagnostic, il en a déduit qu'il n'était rien de cela, mais qu'au contraire « rire est sain » et que tout le monde devrait en faire autant.

 

     De plus, dans les récits d'Homère, on peut constater certains passages comiques, comme le dit Marie-Laurence Desclos dans son œuvre intitulée Le Rire des Grecs: anthropologie du rire en Grèce ancienne. Par exemple, dans l'épisode du chant de L'Odyssée, Aphrodite et Arès, surpris « dans leur amour furtif », font l'objet de moquerie de la part des Dieux. Ou bien dans L’Iliade, lorsque des « événements facétieux » viennent déranger tous les dieux, incluant le plus puissant d'entre eux, Zeus. Selon l'auteur, « le ridicule et le rire témoignent de leur vie heureuse en contraste frappant avec la vie des hommes faite de peines et de dur labeur ».

 

 

 

   Chez les Grecs, le fou rire est tellement spontané et expressif, qu'il est appelé le secoueur.

 

 

      En outre, à Rome, on rit des despotes. Des défilés sont organisés, durant lesquels on ne se retient pas de faire des satires politiques.

On joue les Atellanes, des comédies populaires apparues à Rome vers l'an 390 avant J.-C, à la fin des tragédies, pour détendre l'atmosphère. Le jeu des acteurs est la plupart du temps improvisé et tourne souvent à l'obscène. Quatre personnages stéréotypés apparaissent à chacune de ces comédies : Maccus le glouton, Bucco l'imbécile, Poppus le gâteux et Dossenus le bossu malicieux.


      Ainsi, on dit que dans l'Antiquité, le rire est en partie associé aux Dieux de la mythologie grecque et a une connotation positive : il est nécessaire à la recréation du monde, et permet d'instaurer une cohésion sociale, et c'est pourquoi lors des fêtes antiques, on venait masqué et on inversait les rôles d'esclaves et de maîtres.

 

      En 449 après J.-C., Attila, roi des Huns, est le premier roi à avoir un bouffon. Ce dernier se doit d'être comique afin de divertir son souverain et tous ses supérieurs lors des banquets. Il peut utiliser l'insolence, ce qui rend son métier parfois risqué. Dès lors, les bouffons seront utilisé jusqu'à bien des années plus tard, avec Louis XIII par exemple.



b) Le rire au Moyen-Âge

 

    Au Moyen-Âge en France, l'Église dirige les hommes. Les théologiens assurent que « Jésus n'a jamais ri », impliquant que les chrétiens n'en ont pas le droit : ils doivent en effet se tourner uniquement vers la quête de salut éternel, auquel il n'accéderons pas s'ils commettent ce péché. Le rire prend une connotation de laideur, d'indécence, de grotesque ou de méprise et est associé au Diable, maître des Enfers : on parle alors du rire diabolique. Il est également associé à une perte de contrôle de soi, que soit Dieu, soit le Diable peut reprendre : il n'est pas indiqué dans la Bible que Dieu peut faire rire; c'est donc le diable qui le fait. Si le rire est considéré comme satanique, il faut alors l'éradiquer. C'est donc pour cela que les portraits du Moyen-Âge représentent la plupart du temps des hommes qui ne sourient pas, comme nous pouvons le voir sur cette mosaïque :


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Mosaïque de Ravenne pour l'Europe Orthodoxe


    Seules certaines règles monastiques tolèrent quelques moments d'extase et de joie à une petite élite, à ne pas associer au rire dit diabolique. Il faut faire la distinction entre les « bons » rires et les « mauvais ».

 

 

      Nous avons visionné l'adaptation par Jean-Jacques Annaud du roman d'Umberto Eco Le nom de la Rose. En effet, ce film illustre clairement ce que nous venons d'énoncer. L'histoire a lieu en 1427 : Guillaume de Baskerville se lance dans une enquête afin d'en savoir plus sur les meurtres de plusieurs moines. Cette enquête nécessite de nombreuses recherches, qu'il effectue à la bibliothèque. Or Jorge de Burgos, un moine « ultra-rigoriste » s'oppose à lui et l'empêche par tous les moyens d'accéder à un livre. On apprend qu'il s'agit de l'apologie d'Aristote vantant les mérites du rire. Dans une des scènes du film, le moine prononce les raisons de cette haine du rire qui sont autre que « Le Christ n'a jamais rit » ou encore « un moine ne doit pas rire ». Il associe le rire à l'oisiveté et continue en défendant qu'il est diabolique et qu'il « fait ressembler l'homme au singe ». Or Guillaume réplique en reprenant la pensée d'Aristote : « Mais le singe ne rit pas, le rire est le propre de l'Homme ». Cet affrontement entre ces deux personnages antagonistes représente les différentes perceptions du rire à l'époque : la Religion contre la science et la philosophie.

 

     Plus tard dans le Moyen-Âge, et peut-être grâce au chirurgien Henri de Mondeville qui annonce au XIIIème siècle que « le corps se fortifie par la joie et s'affaiblit par la tristesse », le rire peut être utilisé comme moyen de subversion, c'est-à-dire de renversement de l'ordre social ou politique, notamment au moment de la fête des fous, décrite plus tard par Victor Hugo dans son célèbre roman Notre-Dame de Paris. Nous connaissons également la comédie anonyme La farce du maître Pathelin, apparue en 1460 (et considérée comme première pièce comique dans la littérature) qui raconte les aventures d'un avocat rusé, maître Pathelin, un fin stratège qui parviendra à ses fins : ne pas acheter un morceau de tissu, ou faire passer un berger pour un simple d'esprit lors d'un procès. On y retrouve certaines fois le comique de mots, lorsque Guillemette confond les mots « grammaire » et « grimoire » et le comique de caractère avec Guillaume et le fait qu'il se laisse tromper par Pathelin. La farce met alors en scène des personnages stéréotypés qui représentent des gens du peuple, comme le mari trompé, les juges partiaux ou encore les valets rusés. C'est elle qui inspirera la Comedia Dell'arte dont nous parlerons par la suite.

 

     Au Moyen-Âge, le rire est donc à la fois réprimé par l’Église et considéré comme un péché, mais on assiste parallèlement à l'apparition de la comédie, du rire qui détend les foules, en France.

 


c) Le rire pendant les Temps Modernes


Le rire au XVIème siècle

    

      Au XVIème siècle, la Renaissance apporte un rire qualifié d'épicurien, c'est-à-dire qui procure joie et plaisirs des sens.

 

     Le rire est représenté en grande partie par la Comedia Dell'arte. D'origine italienne, elle s'est répandue en Europe au long du siècle. Elle s'appuie sur la gestuelle (comique de geste, c'est-à-dire mimiques, grimaces, coup de bâtons...), le jeu masqué et l'improvisation. Les personnages sont une fois de plus des stéréotypes de la farce et descendent des Atellanes précédemment évoquées. On retrouve Arlequin, Colombine, Polichinelle, Scaramouche, Pantalon... Ils représentent la société et s'en moquent en faisant ressortir son caractère exagéré et malhonnête. Ces personnages font l'objet de nombreux écrits et œuvres d'art.

 

 

 Plusieurs personnages de la Comedia Dell'arte



Plusieurs personnages de la Comedia Dell'arte. De gauche à droite : Arlequin, Colombine, Pantalon, Lélio, le Capitaine Matamore et Scaramouche

 



     À cette époque, le rire est aussi transporté par Rabelais et ses célèbres romans Pentagruel (1532) et Gargantua (1534),  qui vont marquer une véritable rupture historique. Dans la préface de ce dernier, il reprend une idée venue d'Aristote : « le rire est le propre de l'homme ».

 

    Lors d'une interview dans l'émission « Les Nouveaux chemins de la Connaissance » par Adèle van Reeth sur France Culture , Jean-Yves Pouilloux, auteur d'une analyse sur le grand auteur (Rabelais : « Le rire est le propre de l'Homme »), affirme que Rabelais entendait laisser de côté le sérieux, et prenait part aux activités de ses héros, jouant sur toutes sortes de procédés comiques : incongru, exagération, grossièreté, ironie, satire... Héros qui d'ailleurs, se démarquent par leur grandeur dans un monde « normal » ; ils discutent entre eux de manière robuste, voire grotesque, et Rabelais s'en moque, comme l'affirme le spécialiste. Jean-Yves Pouilloux soutient également que dans les œuvres de Rabelais, le rire occupe une position politique, et qu'il s'agit d'un regard critique sur l'Humanité.

 

      Or à l'époque, les règles de la bienséance doivent l'emporter et selon Érasme, on peut rire mais sans trop déformer son visage. De plus, si le rire ne peut être retenu, son auteur est considéré de sot ou de fou et doit en expliquer raison de ce manque de retenue.

 

      Siècle de la Renaissance, on retrouve dans l'Art, comme la Joconde de Leonard De Vinci, des personnages représentés souriants. En effet, selon l'Église, il faut savoir faire la nuance : le sourire est lié aux joies que procurent la Vie Éternelle tandis que le rire a une connotation diabolique.

 


 

Le rire au XVIIème siècle


    Au XVIIème , c'est au tour de Molière de mettre en scène le rire, dans ses nombreuses comédies : L'Avare, Le malade immaginaire...

 

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   Les personnages présentés sont Dom Juan, Tartuffe, l'Avare, le misanthrope... Molière, acteur, mime, metteur en scène, et ses comédiens, qui incarnent un trait de caractère et critiquent la société indirectement, provoquent le rire à l'unanimité, quelques soient les âges ou la religion. Par exemple, dans sa célèbre comédie Dom Juan, le personnage éponyme tourne la Religion en dérision et va jusqu'à rire de la mort. Ses pièces sont à la fois un outil de divertissement et une manière de dénoncer les comportements humains tels que l'avarice, l'orgueil, l'hypocrisie et autres défauts. Elles sont accessibles à tout sorte de public. Les œuvres de Molière prouvent à quel point le rire peut devenir un outil de dénonciation.

 

      La comédie, genre de l'époque qui s'oppose à la tragédie, a toujours un dénouement heureux, et met en scène des réalités de la vie quotidienne, et surtout les mariages (mari cocu), l'argent (avarice), l'éducation... Dans tous les cas, elle provoque le rire !


 

 

Illustration de Pierre Brissart pour Le Misanthrope de Molière.



d) Le rire pendant l'Epoque Contemporaine

 

Le rire au XVIIIème siècle


     Le XVIIIème siècle, siècle des Lumières. Le rire entre dans les nombreux débats des philosophes, qui au lieu de s'interroger sur sa nature, cherchent à le rendre vertueux : pour le moraliser, ils le retournent donc et se moquent de quiconque ne fait pas preuve de vertu. Cependant les larmes restent toujours signe de cette vertu et la connotation du rire est tantôt celle du beau et du bon, tantôt celle de la laideur associée aux déformations du visage. L'âme sensible, selon Rousseau, ne rit pas, mais sourit ou pleure.

Le philosophe allemand Kant voit le rire comme une harmonie entre l'esprit et le corps ; Voltaire le définit comme une véritable joie.

 

      Après la Révolution de 1789 et la proclamation de liberté, apparaît un nouveau genre : la caricature. Caricatere signifie « exagérer », et c'est ce qui provoque le rire. Elle se présente sous forme d'un petit dessin griffonné le plus souvent et permet de se moquer et de faire une critique de la société, surtout en ce qui concerne l'Aristocratie et le Clergé. Le roi Louis XVI n'est pas épargné, il devient roi de carnaval, goinfre, impuissant et incapable de gérer la France correctement.


 

Caricature de la famille royale intitulée « La famille des cochons ramenée dans l'étable », anonyme

 Caricature de la famille royale intitulée

« La famille des cochons ramenée dans l'étable », anonyme

 

     Les caricatures contre le clergé représentent quant à elles des moines et abbés dans des postures des plus indécentes, avec une exagération des traits physiques.

  Dessin anonyme

 Caricature anonyme d'un religieux

 

 

    La caricature traite des sujets populaires afin d'être comprise par un large public : ouvriers et artisans bien souvent illettrés, ou même riches paysans. Elle forme une sorte de propagande pour les révolutionnaires et le rire qu'elle provoque a un but de désacralisation.

 

     Parallèlement, à cette époque, commencent les recherches des médecins sur le rire qui aboutissent : des vertus thérapeutiques sont découvertes en ce qui concerne l'équilibre vital.

 

 

Le rire au XIXème siècle

 

     C'est au XIXème siècle que le rire devient réellement « public » : il envahit tous les moyens de communication et d'information (bénéficiant en effet de l'essor des médias) et passe au dessus de toutes les frontières sociales.

 

     En littérature, naît le romantisme. Dans des écrits invoquant plutôt la tristesse, la mélancolie ou la mort, le rire apparaît comme triste ou ironique. Par la suite, il vient consoler de l'injustice de la guerre et plus tard, il contre la peur de la fin de vie en l'acceptant et en admettant d'en rire. La question « Peut-on rire de tout ? » se pose de plus en plus mais sa réponse demeure vague.

 

     En outre, Victor Hugo écrit L'Homme qui rit, un roman philosophique dans lequel tous les personnages rient, et même les plus pauvres et démunis : mendiant, prostituée, orphelin, esclave, ainsi que soldats ou même le peuple entier. Ainsi se mêlent le tragique et le comique, que l'on retrouve avec le personnage principal Gwynplaine, l'homme qui rit. En effet, un longue cicatrice prolonge ses lèvres vers le haut des joues, le faisant sourire constamment. Or pour lui c'est comme un supplice car il se sent laid, se cachant alors le visage.

 

      Pour Darwin et certains anthropologues ou sociologues de l'époque, le rire est un mode de communication, l'expression même de la joie ou du bonheur. Il a donc cette fonction de sociabilité dont nous parlions précédemment.

 

 

Le rire au XXème siècle

 

 

Le dictateur, Charlie Chaplin




     Le XXème siècle fait apparaître clowns, humoristes, mais surtout le cinéma. Sans sons dans un premier temps, les images qu'il permet de transmettre à toutes sortes de public nécessitent un jeu sur le comique de geste en particulier. On retrouve ces procédés dans les célèbres films de Charlie Chaplin avec le légendaire Charlot, interprété par le réalisateur lui-même. Les temps modernes (1936) permet de faire une critique de l'industrialisation, tandis que Le dictateur (1940) fait la satire d'Hitler et surtout de son film de propagande Le Triomphe de la volonté.


 

 

 




    Le rire transcende la politique, il force la complicité, il la concurrence, il la dégrade ; ou à l’inverse, il éloigne de la politique, il en est un divertissement, il lui donne une respiration et un exutoire, il la sublime. Sur les degrés de cette échelle, il mobilise les formes les plus diverses : le mot d’esprit, la caricature, l’ironie, le sarcasme et la raillerie. On y voit à l’œuvre de Gaulle et Coluche, Reagan, Clinton et Poutine, Guillon, Chirac, Mélenchon et Ardisson, des personnalités de gauche et de droite, le président de la République et beaucoup d’autres...

 

     Le rire dépend-il des régimes politiques ? Peut-on rire aussi bien en démocratie que sous une dictature ? Et surtout, peut-on rire de tout ? Autant de questions que se sont posés bon nombre d'hommes avant nous, questions qui pourtant demeurent.
Si nous n'avons pas la prétention de répondre à ces questionnements complexes là où des Hommes brillants ont eu du mal, il est possible toutefois d'essayer d'y voir un peu plus clair.

 

Le XXème siècle, siècle des totalitarismes

 Il faut savoir que le rire est synonyme de liberté. Et comme la loi prévoit que la liberté est exerçable sans contraintes ni conditions dans la limite du respect d’autrui, le rire n'aurait donc pas à craindre d'être censuré, voire éliminé de la société.

     Ainsi, le rire est essentiel à tout Homme, autant que la liberté. Sa condamnation est symptomatique d'un régime autoritaire, ou de dogmatismes qui doivent leur survie aux pressions qu’ils exercent sur les individus, à la menace qu’ils laissent planer sur tous ceux qui s’y opposent. Le rire peut être insupportable par tous ceux qui sont incapables de prendre du recul par rapport à leur existence, leur apparence, ou de relativiser la portée de leurs engagements.

 

    D'ailleurs, le rire est loin d'être considéré comme bénéfique sur tous les points par certains. Ainsi Bergson, dans Le rire paru en 1900 affirme que « Le rire est avant tout une correction » et qu'il « a pour fonction d'intimider en humiliant. »

 


Prolétaires de tous pays, excusez-moi


     Les totalitarismes au XXe siècle interdisaient à leur population de rire, car cela était considéré comme une moquerie du dictateur au pouvoir. L'historienne française Amandine Regamey a traité ce sujet en publiant un livre sur la dérision sous la dictature soviétique, dont la couverture représente Karl Marx affublé d'un nez rouge. Dans une interview, elle déclare que « Dans un contexte d'embrigadement, de conformisme triomphant et de négation des libertés, cette culture comique populaire contestataire est la manifestation d'une grande distance critique - à l'opposé de la vision d'une société soumise, écrasée, aveuglée par l'idéologie. (...) L'humour permet d'attaquer publiquement des cibles haut placées mais, en rendant l'expression de l'agression socialement acceptable, il la prive d'une partie de sa force. Certains pensent que les histoires drôles politiques étaient inventées par le KGB lui-même afin de laisser s'exprimer les frustrations et d'éviter des attaques plus sérieuses contre le pouvoir »

 

 

 

      Charlie Chaplin lui aussi, s'opposera à cette volonté de dominer jusqu'au rire de la population. C'est dans son œuvre audacieuse Le dictateur qu'il se positionnera comme opposant au nazisme hitlérien.


     Le rire permet aussi d’extérioriser ses sentiments, ses craintes, ses angoisses, pour ne pas se laisser submerger par le malheur que cause la guerre. Il indique soit l'absence de danger, soit le refus de la reconnaissance du danger par les personnes qui rient.
Germaine Tillion explique que dans les camps de concentration, les femmes, pour conserver leur attachement à la vie, prenaient plaisir à rire de toutes les situations qu’elles étaient amenées à rencontrer dans cet univers malsain. Ces femmes se battent, à leur manière, contre la guerre, autrement dit pour la paix, le bonheur et la vie.

 

      En réalité, si l’humour était interdit, c'est parce qu'il est capable de porter en lui les germes de la révolte. Sans aller jusqu’à verser le sang et brûler les institutions, le rire nous maintient éveillé, et évite de se laisser guider par le sérieux que réclament ceux qui l'interdisent.

      Il est libérateur et nous évite de tomber dans la vénération. Ainsi, on doit pouvoir rire de tout, la loi n’ayant pas à intervenir. A chacun cependant de faire de ce droit l’usage qu’il convient, et de ne surtout pas oublier que le rire réprésente un champ de liberté de pensée, mais aussi, ne l’oublions pas, l’expression d’une joie partagée.

     Peut-être en réponse aux atrocités vécues, la fin de ce même siècle a multiplié les possibilités de rire, avec la projection de films, l'essor des clowns, et autres humoristes, procédés qui n'ont cessé de se développer durant le XXe siècle

 

Le rire en démocratie : le XXIe siècle

Le rire en démocratie, c'est-à-dire aujourd'hui dans une grande partie du monde, est quelque chose d'assez décomplexé, et il y a une évolution dans le « politiquement correct » du rire. Si le rire était perçu comme un ennemi des régimes totalitaires au XXe siècle, il serait aujourd'hui impensable de l'interdire dans notre société.

         Avec l'essor considérable d'internet, et de sites de partages, le rire s'est maintenant banalisé.
D'autre part la liberté d'expression a considérablement évolué : il est aujourd'hui bien plus simple de partager son opinion à la plus grande masse qu'il y a un siècle.

      On peut donc retrouver partout sur internet les spectacles des humoristes comme Florence Foresti, Gad Elmaleh et en passant par Jamel Debbouze ou encore Anne Toumanoff, et les émissions comme Le Petit Journal et Les têtes à claques. Ainsi, l'Humour devient totalement accessible à celui possédant internet ; De cette façon, la population aura tendance à ne pas se déplacer pour aller voir le spectacle, mais à rester devant son ordinateur.
D'ailleurs, cette nouvelle technologie a permis l'explosion de nouveaux humoristes : les podcasteurs.
Ce sont en général de jeunes personnes (souvent des garçons) traitant des sujets de la vie quotidienne de manière humoristique, comme le fait Norman dans « Les commentaires Youtube », Hugo avec « Les zombies », ou encore Mister V, La Ferme Jérome, 10minutesaperdre et pleins d'autres encore.    

     Le rire a aussi emprunté une autre dimension : il est devenu une arme politique. En effet, lors des campagnes électorales notamment, les politiciens sont souvent les cibles des humoristes. Or, on semble considérer le rire comme porteur d'un message ; Stéphane Guillon par exemple, qui était un célèbre chroniqueur très ironique sur les personnalités politiques (Nicolas Sarkozy en particulier), a été licencié de la radio où il exerçait, à savoir France Inter. Ainsi, si le rire s'est beaucoup libéré aujourd'hui, une certaine censure existe encore, et il faut savoir mesurer ses propos, notamment lorsque que la cible est une personnalité importante comme le président de la République : de ce côté, il y a toujours l'idée qu'il ne faut pas trop toucher à la figure du pouvoir.

"La naissance", sketch de Stéphane Guillon

      Il faut aussi noter que certaines émissions, comme les « Guignols de l'info », ont une très grande influence sur la population. C'est ce dont rendent compte Yves Derai et Laurent Guez dans leur ouvrage « Le pouvoir des Guignols », et selon eux, « un roi sans bouffon est un roi sourd et aveugle ». Et ce seraient les Guignols qui occuperaient cette place, donnant la parole à des marionnettes de divers personnages du monde politique et des médias. Celles-ci commentent en fait l'actualité de manière satirique et les auteurs n'hésitent pas à ridiculiser des personnalités de l'actualité.
Le rire permet également de véhiculer un message, notamment sur le comportement hautain des hommes politiques, ce à quoi
fait allusion Jean-Marc Moura  dans son article « Quelle politique du rire ? » : les hommes politiques qui sont déconnectés de la réalité, sont bien souvent la première cible des humoristes. L'exemple qui peut illustrer ces propos est la guerre en Irak où dans les guignols de l'info, Georges Bush, au comportement enfantin, prend cette guerre pour un jeu.

    Indubitablement, on en arrive à une question essentielle de nos jours : Peut-on rire de tout ? Question posée par le grand humoriste Pierre Desproges, elle n'a de cesse d'être soulevée de nouveau sans toutefois trouver une réponse concrète, car la réponse est en réalité, totalement subjective.


     Ainsi, Georges Minois, historien français, affirme que l’on peut rire de tout, même de la guerre, par des situations comiques, dérisoires et même des situations où l’objectif premier n’est pas de faire rire, comme la propagande. Ici, le rire est auto dérisoire : on se moque des ses propres malheurs dans le seul but de les rejeter.


      Pour l'humoriste Olivier Sauton, auteur et acteur du spectacle « Comique crevard », la dérision « permet d'aborder les sujets sensibles plus facilement ». En effet lors des spectacles humoristiques, le public est décontracté et donc plus ouvert aux thèmes qu'expose l'auteur. Pour lui, « chacun peut rire de tout, à la seule condition de commencer par lui-même, car l'autodérision est un signe d'intelligence et d'ouverture d'esprit ». Olivier Sauton affirme que le rire doit joindre l'utile à l'agréable, c'est-à-dire avoir une visée polémique sans toutefois manquer de respect à la cible du rire.


Pierre Desproges          Pour Pierre Desproges justement, la réponse est sans détour : on peut bel et bien rire de tout, et même plus, affirme-t-il, «
il faut rire de tout ».
Car selon lui, l'humour est le meilleur moyen d'égaliser tous les hommes ; or si l'on commence à devoir éviter les blagues de guerre, sur les blonds ou autres, c'est justement une discrimination qui se met en place. Enfin, il tranche : « on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui ».
Et sur ce point, ils sont nombreux à s'accorder : si le rire est bien perçu comme une liberté et un pouvoir de drédramatiser ou de dénoncer, il n'en reste pas moins une arme qu'il faut utiliser à bon escient. 

 

 

      À la question « Peut-on rire de tout ? », beaucoup évoquent le lieu, le moment et les rieurs avec qui on se trouve : cette relativisation prouve bien que le rire peut s'approprier de nombreux domaines, mais à un certain nombre de conditions et de limites, qui ne sont ni universelles ni tangibles.

  

 


 

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